Les narrations des parcours de mobilité sociale ascendante, dits « récits de transfuge de classe » sont, depuis le début des années 2020, une formule à succès, ce qui est en soi paradoxal. D’abord défini en tant que catégorie marginale (ou désignant des espaces marginaux), le « récit de transfuge » s’institutionnalise et se canonise de plus en plus : en témoigne le prix Nobel reçu par Annie Ernaux. Cette institutionnalisation s’accompagne de critiques, de plus en plus audibles, liées à la manière dont ces récits représentent, commentent et politisent les mobilités sociales (en croisant notamment le concept problématique de méritocratie).
La notion de « transfuge » est en effet une notion interdisciplinaire : issue de la sociologie et diffusée par la littérature, elle s’est imposée au cœur du débat public – en témoigne la forte utilisation du mot dans les médias. Rares sont les concepts dont la médiatisation est passée en grande partie par la littérature et qui irriguent à ce point le débat public. C’est donc une notion extrêmement commentée, par le discours médiatique qui la véhicule, mais aussi par ses créatrices et créateurs, puisque le récit de transfuge de classe présente la particularité de s’accompagner très souvent d’un auto-commentaire (dans le texte même et dans les discours tenus par ailleurs par les écrivains), ce qui participe au balisage de sa réception.