
Le rapport de Sade aux Lumières a souvent été interrogé, et ce au regard d’une question récurrente : que ce soit à travers la reprise d’arguments ou des collages approximatifs des textes d’autrui dans ses propres œuvres, l’auteur de Justine reste-t-il fidèle à l’héritage des Lumières lorsqu’il les mène à des conclusions qu’elles n’avaient pas forcément pensées ou souhaitées – mais vers lesquelles elles se dirigeaient malgré tout, malgré elles ? Les instrumentalise-t-il, au contraire, pour justifier des désirs ou des pratiques criminelles ? Les paramètres récurrents de la perversion et de la radicalisation suffisent-ils, du reste, à rendre compte de la façon de penser de Sade (dont il se montre régulièrement orgueilleux) et d’un corpus par ailleurs polymorphe ?
Pour certains, Sade reste un écrivain par excellence du XVIIIe siècle et des Lumières, en ce qu’il aurait su identifier les dérives possibles d’une modernité façonnée par ses prédécesseurs. D’autres continuent, à l’inverse, d’interroger jusqu’à son appartenance au siècle des Lumières, à un moment où l’écrivain semble avoir pourtant pleinement recouvré son ancrage contextuel, après avoir été si longuement déraciné de son terreau intellectuel. Dès lors, l’opposition, à la fois pratique et discutée, entre Lumières radicales et Lumières modérées, permet-elle de ranger Sade à un point extrême des Lumières ? Au-delà de cette opposition, ne doit-on pas plutôt faire sortir Sade de la constellation des Lumières et le traiter comme un cas d’une singularité sans équivalent – et sans « précédent » –, sans pour autant prendre le risque de renouer avec certaines approches iconiques qui ont pu ériger Sade en concept ou en « trou noir » ahistorique de la pensée, au point d’en obscurcir la lecture même ?
Ce colloque, à partir de ces questions très simples, explorera essentiellement deux pistes :
Premièrement, celle de la nature du rapport de Sade aux Lumières, qu’on peut reconstruire à partir de son œuvre propre, des discours qu’il prête à ses personnages de fiction, des hommages fervents ou ambigus qu’il rend dans sa correspondance ou dans ses textes d’idées à des figures prestigieuses de la philosophie du siècle qui se termine au moment où il écrit ses textes les plus célèbres.
Deuxièmement, celle d’une observation, chez les écrivains les plus excentriques, marginaux, extrêmes du XVIIIe siècle (et éventuellement du siècle précédent), d’éléments d’écriture ou de pensée suffisamment « hors-norme » pour sembler préfigurer Sade sur un point ou sur un autre. On pense par exemple à Meslier, à Dulaurens, La Mettrie ou encore à Chassaignon, mais aussi à des auteurs plus canoniques s’aventurant dans des territoires insolites comme le Voltaire du Sermon des cinquante ou le Diderot du Neveu de Rameau. Les spécialistes de Sade, comme ceux d’écrivains antérieurs ou contemporains, pourront ainsi dialoguer autour d’une question simple : celle de la possibilité ou non de situer Sade dans une espèce de « tradition » d’excentricité ou d’extrémisme de l’écriture et de la pensée.



