Louise-Florence-Tardieu d’Esclavelle de Lalive d’Épinay fait partie de ces femmes du XVIIIe siècle dont les relations et amitiés philosophiques – avec Rousseau, Grimm et Diderot, tout particulièrement – ont occulté les oeuvres dans l’histoire de la littérature telle qu’elle s’est longuement construite. Le parcours éditorial du volumineux roman à clés, à la fois épistolaire et diaristique, qu’a laissé Mme d’Épinay à l’état de manuscrit à sa mort est en ce sens fort éloquent.
D’abord publié en tant que Mémoires, en 1818, il fut longtemps lu comme un document autobiographique jusqu’à ce que l’édition intégrale procurée par Georges Roth, en 1951, ne révèle l’ampleur réelle de cette oeuvre, ainsi que les noms des personnages imaginés par l’autrice que l’on avait remplacés, pendant plus d’un siècle, par ceux des personnes réelles les lui ayant inspirés. Intitulé Histoire de madame de Rambrure à un certain moment pendant sa conception, ce texte a été présenté au public de façon posthume comme les Mémoires et correspondance de madame d’Épinay (1818), puis édité en entier en tant que Pseudo-Mémoires de madame d’Épinay sous le titre Histoire de madame de Montbrillant (1951), pour enfin paraître en format poche sous celui de Contre-Confessions (1989) par sa dernière éditrice, Élisabeth Badinter1. Bien que le statut partiellement fictionnel de cette oeuvre soit désormais reconnu, il n’en demeure pas moins que sa teneur littéraire a souvent été oblitérée par les querelles partisanes et par l’essence biographique qu’on se contente souvent d’y puiser. Pourtant, comme le suggérait déjà Henri Coulet en 1967 dans Le Roman jusqu’à la Révolution, il est impératif de la relire comme fiction pour en apprécier l’originalité.
Grâce aux fertiles recherches conduites ces dernières décennies sur les éducatrices des Lumières, sur les femmes et la philosophie, ou sur leur participation aux périodiques littéraires, la variété et la richesse des oeuvres de Louise d’Épinay nous sont de mieux en mieux révélées.
L’édition critique des Conversations d’Émilie procurée par Rosena Davison en 1996 a pavé la voie à de nombreux travaux sur ses contributions pédagogiques, notamment ceux de Sonia Cherrad et de Jeanne Chiron. L’inventaire de la Correspondance littéraire de Friedrich-Melchior Grimm et de Jacques-Henri Meister (1753-1813), procurée par Jeanne Carriat et Ulla Kölving (1984), puis l’édition critique des années 1753 à 1773 dirigée par cette dernière et dont les volumes paraissent régulièrement depuis 2006 ont montré l’importance et la constante présence de Mme d’Épinay dans cette vaste entreprise. C’est dans ce sillage que s’inscrivent les recherches de Mélinda Caron, qui s’est également penchée sur la correspondance de Louise d’Épinay et l’abbé Ferdinando Galiani à laquelle nous avons accès grâce à l’édition complète de Daniel Maggetti et Georges Dulac (1992-1995)4. D’autres travaux, par exemple sur l’amateurisme lettré et les épistolières, ont aussi amené différents chercheurs à se pencher sur cette correspondance.
De son côté, l’Histoire de Madame de Montbrillant a donné lieu à une première thèse soutenue en 2006, et l’idée de rééditer cette oeuvre a émergé, sans suite à ce jour. La réflexion, lancée autour de l’hybridation des formes romanesques par un article de Colette Cazenobe 7, a été poursuivie par Andrzej Rabsztyn (2017). Enfin, dans un ouvrage à paraître, Pierre Chartier tente d’y retrouver la voix de Diderot tout en procédant à un examen des trois manuscrits qui nous en sont parvenus. Quoiqu’elle soit l’autrice de nombreux récits, aussi bien sous forme de
lettres, de conversations, de dialogues, de contes ou de journal intime, le statut de conteuse ou de romancière n’est pas spontanément conféré à Louise d’Épinay. Aussi l’enquête demeure-telle ouverte et riche de promesses, et l’heure des mises en commun semble-t-elle venue.
Dans la continuité des colloques internationaux qui se sont respectivement tenus à Nice, en 2006, sur « Mme d’Épinay écrivain-philosophe des Lumières » à l’initiative de Jacques Domenech, et à Nanterre, en 2017, sur le thème « Femmes et philosophie des Lumières » proposé par Laurence Vanoflen, nous souhaitons à présent nous pencher sur les pratiques littéraires de Louise d’Épinay, autrice, créatrice et femme de lettres, notamment à partir des multiples questions que soulève l’Histoire de Madame de Montbrillant.