Longtemps envisagées comme le fondement intellectuel de la modernité occidentale, les Lumières constituent aujourd’hui un objet historiographique profondément reconfiguré. Les certitudes qui les associaient à un idéal unitaire de raison, de progrès et d’émancipation ont progressivement laissé place à des lectures plus complexes, attentives à la diversité des expériences et des médiations qui participent de leur élaboration. Ce déplacement des perspectives s’inscrit dans le profond renouvellement des sciences humaines et sociales. Les apports de l’histoire culturelle, de l’histoire des savoirs, des études littéraires, des études de genre, des approches postcoloniales, de l’histoire globale ou encore des humanités environnementales ont profondément renouvelé les lectures du XVIIIᵉ siècle et conduit à reconsidérer la notion même de Lumières. Loin d’un ensemble homogène ou d’une catégorie univoque, celles-ci apparaissent désormais comme une constellation plurielle, traversée par des circulations, des tensions, des appropriations et des contradictions. La pluralité de leurs expressions, de leurs temporalités et de leurs espaces invite ainsi moins à les penser comme un héritage monolithique qu’à interroger les multiples formes qu’elles revêtent, les usages dont elles font l’objet et les lectures, parfois concurrentes, qu’elles suscitent.
Les Lumières ne se donnent plus seulement à lire dans les œuvres canoniques ou les figures tutélaires de la philosophie ; elles se déploient également à travers les réseaux éditoriaux, les pratiques de sociabilité, les formes spectaculaires, les traductions, les périodiques, les correspondances, les objets matériels et les cultures populaires qui ont contribué à leur diffusion, accompagné leurs métamorphoses ou nourri leur contestation. L’intérêt se porte désormais autant sur les conditions concrètes de production, de circulation et d’appropriation des savoirs que sur les systèmes de pensée eux-mêmes. Le 18ᵉ siècle apparaît ainsi comme un espace d’échanges, de médiations et de transferts, où les idées se construisent, circulent et se redéfinissent au croisement de réseaux, d’échanges et de contextes multiples.
Dans cette perspective, « démêler les Lumières » ne consiste ni à reconduire un récit téléologique de la modernité, ni à leur opposer une critique rétrospective qui en ferait le simple foyer des ambiguïtés contemporaines. Il s’agit plutôt d’en restituer la complexité, d’en éclairer les lignes de force autant que les points de fracture, d’en saisir les continuités comme les ruptures, sans dissocier les productions intellectuelles des conditions historiques, sociales, matérielles et esthétiques qui les rendent possibles. Démêler les Lumières, c’est également démêler les catégories historiographiques qui les ont façonnées, les réseaux qui ont permis leur circulation, les pratiques qui leur ont donné corps, les représentations qui en ont assuré la diffusion ainsi que les héritages qui continuent d’en orienter les usages contemporains. Une telle démarche appelle nécessairement une approche résolument interdisciplinaire. Les œuvres dialoguent avec les pratiques culturelles ; les idées circulent au gré des médiations, des traductions et des transferts ; les discours universalistes coexistent avec des logiques de domination, d’exclusion ou de résistance. Comprendre les Lumières suppose ainsi de croiser les échelles d’analyse, les corpus et les méthodes afin d’en restituer toute la richesse et la complexité. C’est dans cette perspective que s’inscrit le colloque international Démêler les Lumières : regards croisés sur le XVIIIᵉ siècle. Il propose d’offrir un espace de réflexion consacré aux multiples formes de production, de circulation, d’appropriation et de réélaboration des savoirs, des pratiques et des représentations qui ont façonné le long du XVIIIᵉ siècle. Ce colloque souhaite favoriser le dialogue entre la littérature, la philosophie, l’historiographie, l’histoire de l’art, la musicologie, les études théâtrales, la traductologie, la linguistique et les études culturelles, dans la conviction que la mise en abyme des approches transversales constitue aujourd’hui l’une des conditions essentielles du renouvellement des études dix-huitièmistes. Les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un ou plusieurs des axes suivants