Appel à Communication

Le monde des révolutions.
Jacques-Pierre Brissot :
circulations, réseaux et mobilisations politiques des années 1780 à nos jours

18-19 mars 2027
Caen

Date d’échéance
Mardi 30 juin 2026
Organisation

Colloque international et interdisciplinaire organisé par Anne de MATHAN (Université de Caen-Normandie) et Damien TRICOIRE (Universität Trier)

Comité scientifique : Simon BURROWS, Florence LOTTERIE, Virginie MARTIN, Anne de MATHAN, Jeremy POPKIN, Olivier RITZ, Damien TRICOIRE

Les propositions de communication, d’une dizaine de lignes, expliciteront la thèse défendue, les références bibliographiques et les sources mobilisées. Elles seront accompagnées d’une courte bio-bibliographie précisant le rattachement institutionnel. Merci d’utiliser le formulaire de candidature ci-joint.
Elles sont à adresser avant le 30 juin 2026 à anne.demathan[at]unicaen.fr et tricoire[at]uni-trier.de

Bibliographie indicative ci-jointe.

Bonneville_Brissot
François BONNEVILLE, Brissot conventionnel et chef des Girondins, huile sur toile, vers 1790 : Paris, Musée Carnavalet.

Jacques-Pierre Brissot fait partie des célèbres inconnus de la Révolution française. Largement éclipsé par des personnages tels que Mirabeau ou Robespierre, il apparaît parfois dans la mémoire collective comme une alternative libérale au républicanisme autoritaire de la Montagne. Sa relative infortune historiographique tient aussi à son statut de vaincu et au dernier mot laissé dans l’histoire par ses vainqueurs, notamment Camille Desmoulins qui reprit à son compte en 1793 des jeux de mots royalistes sur le fait de « brissoter » ou sur le groupe des « Brissotins ». Malgré des travaux récents, la recherche en histoire rechigne encore à examiner le rôle que Brissot joua dans l’élaboration d’un agenda et d’une action révolutionnaires en France avant, pendant et après le gouvernement girondin de 1792. L’une des raisons de cette relative éclipse est sans aucun doute la nature informelle, souvent souterraine, et fréquemment infra-parlementaire de ses activités politiques.

En dirigeant la focale sur Brissot, ce colloque a pour ambition d’éclairer les conditions d’éclosion et de déploiement d’une pensée en action à l’âge des révolutions, des années 1780 jusqu’à l’exécution de Brissot, ainsi que, à partir de l’an II, les effets d’une certaine damnatio memoriae imprimée sur l’historiographie et, à plus large échelle, la culture politique contemporaine.

Il s’agira tout d’abord d’explorer les réseaux transnationaux et les liens interpersonnels par lesquels les principes, projets et stratégies de réformes radicales et de changements de régime se sont cristallisés et propagés dans les années 1780. Ensuite, nous étudierons la nature du lien social dans les mouvances (proto-)révolutionnaires, les relations d’interdépendance, et le rôle de différents groupes d’acteurs au capital varié. Par ce biais, nous désirons réexaminer le rôle de Brissot dans les évènements révolutionnaires ; notre hypothèse est que celui-ci apporta une contribution informelle mais déterminante à la vie politique, largement passée sous les radars de l’historiographie. Brissot se révèle être une clé pour qui veut comprendre les dynamiques qui déclenchèrent et animèrent la Révolution.

Brissot
Gilles Louis CHRÉTIEN (d’après Jean FOUQUET), J.-P. Brissot député à la seconde législature, gravure à l’eau-forte et aquatinte, coloriée à la main, 1792 : Londres, British Museum.

Les contributions pourront, entre autres, porter sur les problématiques suivantes :

  • Réseaux et influences transnationaux : au-delà de la révolution américaine, dont on a reconnu l’importance pour les (proto-)révolutionnaires français, il faut mieux comprendre le rôle joué par le radicalisme britannique, le mouvement révolutionnaire belge et la révolution genevoise dans l’éclosion d’une culture radicale dans l’Europe des années 1780.
  • Patronage et sociabilités aristocratiques, et mouvance (proto-)révolutionnaires : alors que l’on a longtemps perçu la radicalisation politique comme l’œuvre d’outsiders frustrés par le manque de considération sociale, il s’agit de mieux comprendre comment des réseaux liés aux élites aristocratiques et curiales ont joué un rôle-moteur dans la création des mouvements (proto-)révolutionnaires. Il convient également d’éclairer la résilience et la plasticité des réseaux et le rôle que ces réseaux ont pu jouer jusqu’à la conquête de l’ascendant politique gagné par la Montagne en 1793 et peut-être même au-delà, comme le suggère la première édition des Mémoires de Brissot par François de Montrol sous la Restauration.
  • Réseaux patriotes et action révolutionnaire à Paris en mai-juillet 1789 : alors que le 14-Juillet est au centre de la mémoire républicaine, nous savons étonnement peu de choses sur les réseaux et les dynamiques constitutives de la mouvance révolutionnaire parisienne, la Révolution de 1789 étant souvent perçue comme le fruit d’actions spontanées et peu coordonnées. À rebours de cette interprétation, le colloque a pour ambition d’explorer l’hypothèse qu’il existait un projet et un parti révolutionnaire cohérents, et que la Révolution fut bien moins improvisée que l’on croit habituellement.
Brissot, Observations_sur_le_plan_de_la municipalité de Paris
  • Brissot et Paris : le rôle peu connu et pourtant important de Brissot dans la structuration de la municipalité parisienne comme premier échelon du processus constituant de l’été 1789 doit être réexaminé, de même que le fédéralisme qui lui fut imputé par les journalistes royalistes puis ses rivaux montagnards, longtemps demeuré dans la mémoire collective comme butte-témoin du discours montagnard, ainsi enfin que son rapport de plus en plus ambigu face aux menaces du mouvement populaire.
  • Liberté et égalité : Brissot a souvent été présenté comme l’un des inventeurs du libéralisme, une interprétation contestée par l’école critique (notamment de François Furet). En dépassant l’opposition mémorielle largement controuvée entre Girondins « libéraux » et Montagnards « terroristes », il s’agira de mieux comprendre le républicanisme de Brissot et de ses proches qui présente des différences tant avec le républicanisme classique qu’avec le libéralisme moderne.
  • Radicalisme politique et pensée religieuse : bien que Brissot soit parfois présenté comme le représentant d’un courant de pensée athée ou du moins laïque, ses textes regorgent de références religieuses, que ce soit sous l’influence de Rousseau ou dans l’admiration qu’il vouait aux radicaux anglais ou aux quakers américains pour leur abolitionnisme et leur culture de la paix. Cet aspect de la culture politique de Brissot a été peu étudié, malgré sa participation au Cercle social. Le colloque a donc pour but de contribuer à une réévaluation de la place du religieux dans l’éclosion de la modernité politique en invitant à prendre la mesure du déisme de Brissot et de ses liens avec le clergé constitutionnel.
  • Le projet politique de Brissot et de ses proches : la production imprimée de Brissot, Le Patriote français, ses interventions parlementaires et sa correspondance pourront être réinterrogées afin d’examiner les vues constitutionnelles de Brissot, les références historiques nourrissant sa mémoire républicaine, la distance croissante envers la monarchie constitutionnelle britannique mais aussi avec le modèle américain.
Brissot, Le Patriote français
  • Brissot journaliste : du Courrier de l’Europe au Patriote français en passant par le Journal du Lycée de Londres, nombreux sont les textes de nature journalistique publiés par Brissot, et par son ami et collaborateur Jean-Marie Girey-Dupré. Brissot incarne, peut-être plus que tout autre, un nouveau modèle d’acteur public au temps des Lumières terminales, joignant la persona du philosophe à celle du journaliste, puis du député. La manière dont Brissot a conçu et endossé différents rôles – essayiste, journaliste, représentant du peuple – afin d’articuler et de prioriser statuts d’énonciation et modalités d’action au cœur du protagonisme révolutionnaire, mérite investigation, de même que la mobilisation de ses réseaux au service de ces activités.
  • Brissot et le mouvement abolitionniste français : Brissot fut à l’origine du mouvement abolitionniste français. Avoir mis la question de l’esclavage à l’agenda politique avant 1789 à travers la Société des Amis des Noirs, représente peut-être sa contribution principale aux combats des Lumières. Il s’agira d’éclairer les dynamiques transnationales et culturelles qui poussèrent à l’émergence de cette nouvelle question, ainsi que l’investissement de Brissot et son réseau dans les combats en faveur des droits des hommes libres de couleur, de l’interdiction de la traite, de l’abolition de l’esclavage et du développement économique de l’Afrique, dans le cadre d’une approche mondiale de la révolution à accomplir.
  • Brissot, écrivain et orateur : formé aux humanités classiques et au droit, fin connaisseur de la de l’histoire du monde occidental et de la philosophie des Lumières, Brissot fut un grand lecteur, une plume prolifique et polémique, une voix qui compte parmi les auteurs et orateurs de la Révolution. On pourra explorer les sources d’inspiration et ressorts techniques de sa rhétorique, les usages littéraires et politiques de ses citations historiques dans une production littéraire où l’intertextualité pourra être mesurée.
  • Brissot et ses amis : les liens personnels de Brissot avec des révolutionnaires de France et par-delà les frontières pourront être observés, ainsi que les amitiés déçues virant à l’inimitié, afin de mieux comprendre la structuration et l’unité – peut-être à questionner – du groupe girondin, ainsi que la complexité et l’acrimonie des rivalités politiques qui s’affirment à partir de la Législative.
Brissot_et_20_de_ses_complices_condamnés_à_mort_par_le_tribunal_révolutionnaire
Anonyme, Brissot et vingt de ses complices condamnés à mort par la tribunal révolutionnaire, gravure à l’eau-forte, 1793 : Paris, Musée Carnavalet.
  • Brissot, la violence et la loi  : il reste à expliciter de la part de Brissot et de ses amis et alliés, un rapport plastique à l’insurrection, souhaitée ou condamnée selon les positions et les objectifs du moment : à ce député et journaliste républicain hostile à la monarchie et lié au ministère girondin, l’insurrection paraît une ressource utilisable en 1792, mais terrifiante et condamnée en 1793 quand elle devient une hypothèse suggérée depuis les Jacobins contre les rivaux de la Montagne. Il conviendra également de clarifier un relatif consentement à la violence – à travers le choix de la guerre, la pénalisation des opinions et de l’expression oppositionnelle – qui a paradoxalement contribué au recours à l’exception en espérant l’empêcher.
  • Brissot et la guerre : une partie de la mauvaise réputation de Brissot dans la mémoire collective provient de son engagement pour la guerre en 1792, et de la sévérité d’une partie de l’historiographie qui n’a pas su comprendre « le calcul savant et cruel de Robespierre » (Jaurès), consistant à précipiter la France dans une guerre européenne par le régicide afin de souder l’alliance avec les sans-culottes parisiens puis d’accuser les Girondins de bellicisme et d’incurie pour avoir ouvert une guerre que ceux-ci voulaient limitée. Une autre lecture proposée par l’école critique forme une couche supplémentaire à la sédimentation mémorielle hostile à Brissot à qui est finalement reproché le succès du calcul de l’intervention militaire contre la Prusse et l’Empire comme moyen de tester la fiabilité royale et d’œuvrer à la chute de la monarchie constitutionnelle. Le colloque sera l’occasion de réévaluer de part et d’autre des assemblées révolutionnaires, des stratégies politiques, lourdes de conséquences à l’échelle nationale et internationale.
Troisième_discours_de_Brissot_Nécessité guerre
  • Brissot à l’heure des grands choix : ses votes dans le procès de Louis Capet, la mise en accusation de Marat, la Commission des douze, son relatif retrait parlementaire et la radicalisation des contenus journalistiques et pamphlétaires face à l’adversité politique grandissante en 1793 pourront être explicités, afin de préciser l’absence de discipline parlementaire des Girondins, plus divers que l’image mémorielle dans laquelle la répression les a figés.
  • Les angles morts de la pensée radicale de Brissot : il est aussi des angles morts ou des réticences dans le programme émancipateur de Brissot qui ne partageait pas les vues avancées de son ami Condorcet en ce qui concerne les droits politiques des femmes, ou qui développa une vision gradualiste de l’émancipation politique des classes populaires en politique. Il n’est pas question de l’occulter.
  • Brissot et la mémoire : se pencher sur le cas de Brissot invite enfin à une réflexion sur la mémoire et la politique mémorielle en France. Nous nous demanderons pourquoi Brissot et ses amis ont été relativement marginalisés dans les récits de la Révolution, comment la culture politique contemporaine continue paradoxalement d’user de son souvenir, souvent en brandissant l’oxymore éculé d’un fédéralisme girondin aussi mal fondé que le centralisme jacobin.