Variétés / Hommages

In memoriam : Anthony Vidler

9 janvier 2024

Anthony Vidler (1941-2023)

Anthony Vidler est mort le 19 octobre 2023, à New-York. Né en 1941 en Angleterre, il était l’un de nos plus grands historiens de l’architecture moderne et contemporaine, unanimement salué pour avoir ouvert, à partir des années 1960, de nouvelles perspectives pour les disciplines de l’histoire et de la théorie de l’architecture mais aussi de la critique architecturale. En décloisonnant les approches (histoire des idées, histoire de l’art, philosophie, littérature, psychanalyse…), il a contribué à dégager l’architecture d’une étude formelle et stylistique, pour l’envisager comme une composante d’un « discours plus vaste » – celui de la culture, celui des sociétés en mutation.
Diplômé d’architecture à Cambridge, il soutient un PhD d’histoire et de théorie de l’architecture à Delft. Il s’installe ensuite aux États-Unis, où il a enseigné pendant près de 50 ans, dont 30 à la Princeton’s School of Architecture, dont il a dirigé le PhD Program, puis à UCLA. Tous les témoignages de ses collègues convergent pour saluer un chercheur pionnier et un enseignant généreux. Son nom est bien sûr d’abord attaché à celui de l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1834-1804) (Claude-Nicolas Ledoux, 1987, remarquable synthèse d’une enquête plus vaste publiée en anglais en 1990). Contre les lectures modernistes et fonctionnalistes d’un Emil Kaufmann (à qui il a par ailleurs rendu de très lucides hommages) ou celles, trop anhistoriques, de Foucault, il a redéployé l’œuvre et la pensée de l’architecte des Barrières de Paris et de la Saline de Chaux, dans le contexte historique, social, politique de la crise de l’Ancien Régime, tout en contribuant, avec la conception de l’exposition permanente du musée Ledoux à Arc-et-Senans, à la diffusion de son œuvre auprès du public. Prenant Ledoux aux mots, qui exaltait, dans son livre de 1804, un « art […] lié […], à l’administration générale, à la politique des cours, aux mœurs publiques et particulières, aux sciences, à la littérature, à l’économie rurale, au commerce », Anthony Vidler a montré dans L’espace des Lumières (Paris, Picard, 1995, angl. 1992), combien l’architecture constitue une formidable porte d’entrée sur la période du tournant des Lumières. En étudiant les enjeux de toute une série de motifs (la cabane primitive, l’utopie…), de concepts (le « type », l’histoire…), de programmes (l’hôpital, la prison, l’usine…), il a creusé l’interrogation essentielle qui pourrait bien être le fil conducteur de tout son enseignement : qu’est-ce que l’architecture signifie ? Non seulement au sens du rôle qu’elle joue dans la société, de l’Ancien Régime à l’ère post-moderne, mais aussi au sens où le bâti est à envisager comme un support de communication. D’où cette prédilection de Vidler pour le tournant des Lumières, période de mutation où l’architecture se libère de la théorie classique des ordres, pour devenir un outil libre d’expression, de représentation, un univers de symboles et de sensations, informés par l’histoire. Cette approche, qui consiste à traduire les discours de l’architecture, à l’interférence de tous les champs de la culture, Anthony Vidler, l’a étendue aux ères modernes, post-modernes et contemporaines, croisant notamment les approches esthétiques, philosophiques et psychanalytiques pour faire parler les espaces, de Le Corbusier, à Peter Eisenman en passant par Philip Johnson, ou encore Daniel Libeskind (The Architectural Uncanny: Essays in the Modern Unhomely (1992); Warped Space: Art, Architecture, and Anxiety in Modern Culture (2000)).

Fabrice Moulin