Jean Ehrard (1926-2023)
Jean Ehrard nous a quittés le 10 septembre 2023, à 97 ans. Avec lui a disparu celui qui ne se résumait pas à L’idée de nature en France dans la première moitié du xviiie siècle (1963) ou à Montesquieu : passionné et engagé, bienveillant et généreux, c’était un homme de bien. Si l’intellectuel est celui qui croit avant tout à la force des idées, il était l’intellectuel par excellence. Si le chercheur est celui dont la curiosité reste toujours en éveil, il fut jusqu’à ses derniers jours le modèle des chercheurs.
Secrétaire général de la SFEDS en 1971, il fut son président de 1980 à 1986 : il participa au grand mouvement qui fédéra les dix-huitiémistes français et leur donna une revue et un bulletin – car il croyait à la recherche collective comme à la nécessité de faire émerger les structures capables de les soutenir, d’offrir les rencontres indispensables au débat et de faire converger les efforts. Enseignant-chercheur à l’université de Clermont-Ferrand durant toute sa carrière (il en fut le doyen), il y développa avec Paul Viallaneix le Centre de recherches révolutionnaires et romantiques qui, au fil des colloques (Aimer en France, Nos ancêtres les Gaulois, Le vandalisme révolutionnaire, La bataille, l’armée, la gloire, 1745-1871… et combien d’autres), lui permettait de franchir les bornes du xviiie siècle pour voir comment les idées se transforment et s’accomplissent. Car les idées ont une histoire, comme il aimait à le dire.
Diderot, Rousseau, l’Encyclopédie, Marivaux, Voltaire, Bernardin de Saint-Pierre – rien de ce qui s’écrivit au xviiie siècle ne lui était étranger. Il en étudiait les images ou les échos dans les manuels scolaires ou les catalogues de bibliothèque, dans les chefs-d’œuvre consacrés et chez les auteurs obscurs qui parfois disent beaucoup plus qu’ils ne le pensent eux-mêmes. Riom, qui devint sa ville et dont il fut le maire de 1977 à 1989, lui offrit d’autres sujets : Desaix, Gilbert Romme, le collège oratorien. Mais nul auteur ne lui était aussi cher que Montesquieu, et aucun auteur ne lui devra autant. Président puis président d’honneur de la Société Montesquieu qu’il avait fondée en 1987, il a lancé le projet des Œuvres complètes, dont il n’aura pas vu le terme prochain. Défendre la liberté, respecter l’individu sans perdre de vue l’intérêt général, choisir le point de vue qui permet de dépasser les contradictions ou au contraire de les faire apparaître, comme un Persan ou comme l’auteur de L’esprit des lois : pouvait-il ne pas s’identifier à Montesquieu ?
Catherine Volpilhac-Auger