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Un lauréat et une lauréate ex aequo pour le Prix « 18e siècle » 2026

9 mars 2026

Deux Prix 18e siècle ex aequo ont été attribués cette année, lors de l’Assemblée Générale de la Société Française d’Étude du Dix-huitième siècle, le 31 janvier dernier : l’un à Judith Angelotti (Sorbonne Université), et l’autre à Symphorien Massot (Université de Strasbourg).

Voici le discours prononcé à cette occasion par Caroline Jacot Grapa, Présidente du jury, et professeure de littérature française du 18e siècle à l’Université de Lille :


« Chères et chers collègues et amis, chère lauréate, cher lauréat,

bonjour, une très bonne année à tous et toutes, envers et contre tous les serpents qui sifflent sur nos têtes ; à nos travaux, nos collaborations, nos solidarités qui ont un grand rôle à jouer.

J’ai le très grand honneur, et le très grand plaisir, d’accueillir parmi nous la lauréate et le lauréat du prix de master que décerne la Société française d’étude du 18e siècle, Judith Angelotti, et Symphorien Massot.

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Symphorien Massot, Caroline Jacot Grapa et Judith Angelotti.

J’ai présidé le jury du prix du master de recherche sur le 18e siècle qui, comme vous le savez, se réunit tous les deux ans ; je remercie chaleureusement les collègues qui ont accepté d’en faire partie, cela a été un beau parcours, riche et prenant, et je me félicite que nous ayons été nombreux, dans différentes disciplines. Nous avons reçu cette année 19 mémoires, venus d’universités de plusieurs pays, de Belgique, de Finlande, de France, ou de Suisse ; des historiens, des philosophes, des littéraires, un très bel éventail de candidats, qui ont exploré des domaines, des méthodes et des corpus extrêmement variés. J’aimerais vous en donner une toute petite idée en citant quatre des six mémoires que nous avions retenus lors de la première sélection, très beaux travaux, que nous avons lus avec beaucoup d’intérêt, d’attention, et de plaisir.

Je citerai donc pour nos annales :

  • le mémoire mémorable de Léo Vidal (Université Panthéon Sorbonne) sur Le corps diplomatique étranger à l’épreuve du Paris révolutionnaire 1789-1792, sous la direction de Virginie Martin ;
  • celui d’Elliot Nardin (Université Paris Nanterre), La république démocratique, sociale et animale : reconstruction de l’idéologie révolutionnaire de John Oswald (1760 ?-1793), dirigé par Mathieu Ferradou ;
  • en philosophie, Juliette Lastricani (ENS de Lyon) avait écrit un mémoire passionnant intitulé : « Cela ne doit pas être, mais cela est » : le schème de la corruption dans les philosophies de Malebranche et Rousseau, dirigé par Martin Rueff et Philippe Audegean ;
  • je citerai enfin l’analyse poétique très fine de Jeanne Seigneur, dirigée par Florence Magnot-Ogilvy (Université Rennes 2), « [E]lle n’a véritablement que quarante ans : mais je soutiens qu’elle en a plus, parce que je ne l’aime pas assez pour permettre qu’elle n’ait que son âge » : l’âge des vieilles et des femmes mûres dans les romans de Crébillon fils.

Tous travaux remarquables, approfondis, et raffinés.

Je ne m’arrête pas davantage, mais il m’a semblé leur devoir cette reconnaissance publique, et je précise que les unes et les autres ont été invités au moins à rejoindre la communauté des jeunes chercheurs et chercheuses qui est en train de prendre forme au sein de la Société.

Nous avons d’entrée de jeu décidé d’accorder deux prix ex aequo à deux mémoires dans des disciplines différentes, pour honorer la pluridisciplinarité de nos études.

En littérature (et histoire des idées a-t-on envie de préciser), le prix a été attribué à Judith Angelotti (Sorbonne Université, dir. Jean-Christophe Abramovici), pour son mémoire intitulé :

« Je ne suis plus bon à rien qu’à servir à une démonstration d’anatomie ». Le médecin aux prises avec sa propre maladie – Récit de soi dans la correspondance de Samuel-Auguste Tissot et Johann Georg Zimmermann (1754-1797).

En histoire (et j’ajoute, pour la symétrie, et pas seulement, pour son accomplissement stylistique et littéraire), le prix est attribué à Symphorien Massot (Université de Strasbourg, dir. Isabelle Laboulais), pour son mémoire intitulé :

Acclimater les « exotiques ». Les lieux d’acclimatation des arbres nord-américains en France (1669-1793). Le parcours du cyprès chauve.

Judith Angelotti nous parle de deux médecins suisses à l’œuvre dans un long échange épistolaire qui met en scène, et à l’épreuve tour à tour leur ethos et leur place sociale de médecin et de patient, l’un, le plus connu peut-être, Tissot, spécialiste de l’onanisme et des gens de lettres, l’autre Zimmermann, de solitude et de botanique.

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Angelika Kauffmann, Portrait du docteur Auguste Tissot, huile sur toile, 1783 : Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne.
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Anton Graff, Portrait de Johann Georg Zimmermann, huile sur toile, 1772-1773 : Berlin, Gemäldegalerie.

Le mémoire de Judith analyse avec fermeté et humour ce dialogue hybride entre des personnalités différentes, la manière dont ils communiquent, cherchent leur place dans l’échange, hésitant, se livrant ou résistant au passage de l’échange professionnel à l’échange intime : le récit de soi engage la raison, l’expérience de la maladie, l’angoisse de la mort, voire de l’hypocondrie mélancolique.

Au carrefour des disciplines historiques et littéraires, c’est une belle étude sur l’écriture mélancolique, une belle contribution aussi aux humanités médicales.

Symphorien Massot étudie cet arbre somptueux aux étranges racines aériennes – ou pneumatophores –, ce cyprès chauve venu des bayous de Louisiane – et néanmoins qualifié de « canadien » par les coureurs des bois du continent nord américain (il y en a un au hameau de la Reine, dans le parc du Château de Versailles, qui n’a pas connu le triste sort du tulipier de Marie-Antoinette, et que je vous invite à aller saluer).

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Le cyprès chauve du Hameau de la reine, parc du Château de Versailles (cliché : Didier Hirsch).

On a imaginé de le transplanter, entre autres espèces nord-américaines et tropicales, de l’acclimater en Europe, tâche qui engage de multiples acteurs, ministres, administrateurs, botanistes, voyageurs, collectionneurs, propriétaires terriens, pépiniéristes, navigateurs, transporteurs, et coureurs des bois. Ce qui laisse supposer en creux la diversité des sources qui ont pu être explorées, récit de voyage, traité de botanique, correspondances, archives multiples.

Cubières, Mémoire sur le cyprès chauve (1809), pl.1
Marie-Joseph BESSIN (d’après Lauzan), Cyprès de la Louisiane, gravure, dans Simon Louis Pierre de CUBIÈRES, Mémoire sur le cyprès de la Louisiane, Versailles, Impr. Société d’Agriculture de Seine-et-Oise, chez P.-J. Jacob, 1809, pl. 1 (« Cyprès distique représenté avec ses protubérances et ses racines à découvert »).

Ce vaste mouvement s’intensifie dans les années 1730, et si la curiosité, le désir de savoir, la patience du naturaliste, sont engagés, ces circulations et ces expériences visent à résoudre la « déforestation » dont s’inquiète alors la France, les besoins en bois augmentant, pour la marine, l’industrie, l’artisanat, etc.

Or en réalité, on a affaire à un cas « d’échec » d’acclimatation dans le cas du cyprès chauve. Il ne se réduit pas à un objet de savoir, mais devient un véritable acteur social, qui permet d’étudier les mécanismes complexes de construction des savoirs, qui modifie les connaissances, les pratiques, les imaginaires de ceux et celles qui ont tenté son implantation. Le mémoire introduit l’idée de « colonisation environnementale ». Le cas de l’acclimatation du cyprès chauve va bien au-delà d’une étude de cas : il mobilise des enjeux multiples, savants, administratifs, économiques et met en perspective nos propres débats environnementaux.

On appréciera la tension entre d’un côté ce tête à tête physiopsychologique, et de l’autre le souffle des grands espaces. »

Caroline Jacot Gapa (Université de Lille)
Présidente du jury du Prix 18e siècle


Le jury était constitué de :

  • Flavio Borda d’Agua (Bibliothèque de Genève)
  • Philippe Déan (Université de Lille)
  • Magali Fourgnaud (INSPÉ de l’Académie de Bordeaux)
  • Aurélia Gaillard (Université Bordeaux Montaigne)
  • Marilina Gianico (Université de Lorraine)
  • Caroline Jacot Grapa (Université de Lille)
  • Hans-Jürgen Lüsebrink (Universität des Saarlandes)
  • Gilles Montègre (Université Grenoble Alpes)
  • Élise Pavy (Université Bordeaux Montaigne)
  • Gabrielle Radica (Université de Lille)
  • Emmanuelle Sempère (Université de Strasbourg)
Cubières, Mémoire sur le cyprès chauve (1809), pl.2
Marie-Joseph BESSIN (d’après Lauzan), Branche isolée avec son fruit (Cyprès de la Louisiane), gravure, dans Simon Louis Pierre de CUBIÈRES, Mémoire sur le cyprès de la Louisiane, Versailles, Impr. Société d’Agriculture de Seine-et-Oise, chez P.-J. Jacob, 1809, pl. 2 (« Protubérance coupée verticalement »).