Appel à Communication

Colloque international du GIS Sociabilités Sociabilité, progrès et innovation (1650-1850)

Jeudi 10 et vendredi 11 décembre 2026
Université Rennes 2

Date d’échéance
Mardi 31 mars 2026
Organisation

Contact : gis.sociabilites@gmail.com

CFP – GIS Sociabilités International Conference 2026: ‘Sociability, Progress and Innovation (1650-1850)’

Colloque international du GIS Sociabilités, Sociabilité, progrès et innovation (1650-1850)

March_of_intellect_3_0

Conférences plénières :
David Bell (Princeton University)
Vincent Bontems (Centre CEA Paris-Saclay)


Alors que l’idée d’innovation guide aujourd’hui les politiques publiques et semble être une des
conditions déterminantes à la « transition » de nos sociétés occidentales vers un avenir meilleur,
des voix s’élèvent pour dénoncer une rhétorique sans substance. Selon le philosophe des
sciences et techniques Vincent Bontems (2023), cette omniprésence de l’innovation dans les
discours institutionnels et médiatiques, sans que le terme ne soit précisément défini, soulève de
nombreuses questions quant à ses effets sur le devenir social de l’humain. Le terme
d’innovation désigne de nos jours « l’introduction sur le marché d’un produit ou d’un procédé
nouveau » (INSEE), mais l’innovation se décline dans bien des domaines, au-delà du monde
des entreprises et des corporations. Pour Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader et Paul
5
Maitre, la logique actuelle de l’innovation est celle du temps court et de l’efficacité « au
détriment des investissements sur le temps long, nécessaires au progrès de la connaissance »
(2018). La notion d’innovation aurait ainsi progressivement éclipsé l’idée de progrès que la
philosophie des Lumières définit en rapport avec la perfectibilité des êtres humains et des
sociétés (Bury, 1920 ; Nisbet, 1980 ; Spadafora, 1990 ; Grange, 2022).
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la profonde méfiance, voire résistance, vis-à-vis de l’innovation
provenait de ce rapport problématique au temps. Francis Bacon, « prophète du temps » (Durel,
1983), y consacre un essai en 1625 dans lequel il stipule que toute démarche d’innovation doit
être pensée à l’épreuve du temps afin de permettre aux formes sociales et institutionnelles qui
l’accueillent de s’ajuster au changement induit par l’élément nouveau. A l’époque des
Lumières, le terme de progrès, adossé à une conception stadiale de l’histoire (Ferguson, 1767 ;
Robertson, 1769), devient plus courant que celui d’innovation et s’entend comme un processus
historique lent, graduel et civilisateur, œuvrant à un futur désirable.
Dans la continuité des penseurs tels que Francis Bacon ou Isaac Newton, le dix-huitième siècle
fonde l’idée de progrès sur un véritable système de valeurs autour de la quête du « savoir utile»,
favorisé par la science et la circulation des idées. Dans son idéal, le progrès n’est pas
uniquement l’apanage des sciences et des techniques puisqu’il est indissociable du progrès
social, moral et civil. Ainsi, David Hume (1741-42) voit dans la combinaison des arts, du
commerce, de la consommation et de la sociabilité les conditions propices au progrès matériel,
comme moral, de la société. Dans un monde en transition vers la modernité, la sociabilité des
Lumières s’envisage de fait pour certains comme moteur du progrès social et indice du
« processus de civilisation » (Elias, 1939). Pour d’autres, comme Rousseau (1750), le
développement effréné des sciences et des techniques, loin d’être garant du progrès humain et
du bonheur social, corrompt la vertu morale, accentue les inégalités sociales et alimente les
ambitions impérialistes justifiant l’esclavage. Les transformations économiques, techniques et
politiques sont alors parfois perçues comme des ruptures ou des menaces plutôt que comme des
améliorations. Le statut ambivalent de l’innovation et de la figure de l’inventeur devient en
outre un thème central de la littérature du XIXe siècle.
Pour le prix Nobel d’économie 2025 Joël Mokyr, le progrès technique est le facteur principal
de la croissance économique des sociétés européennes à l’époque moderne. À travers
l’expression « Lumières industrielles » (2009), il associe le progrès technique au climat
intellectuel, ou « capital culturel », qui caractérise certaines nations plus que d’autres.
L’historienne des sciences et des techniques Liliane Hilaire-Perez place également le progrès
technique au cœur du projet des Lumières. À partir de l’expérience des inventeurs, ses travaux
s’attachent à comparer les sociétés française et anglaise en proie aux pressions concurrentes du
capitalisme industriel et de la justice sociale. Leurs travaux interrogent les répercussions de
l’industrialisation des sociétés occidentales, portée par les innovations techniques, sur le sens
même de l’idée de progrès.
Ce colloque se propose d’interroger les usages et significations des idées de « progrès » et
d’« innovation » – qu’elles soient en rapport avec la technologie, l’économie, la politique, la
religion ou la culture – au cours du long dix-huitième siècle et leurs impacts sur les pratiques
sociales. Il s’attachera à mesurer les effets de l’innovation sous toutes ses formes (technique,
politique, économique, artistique, littéraire, etc.) sur les sociabilités dans les sociétés
6
européennes et coloniales. Il sera également intéressant d’envisager la sociabilité elle-même
comme une innovation conceptuelle et sociale.
Grâce aux travaux pionniers de Maurice Agulhon, le concept de sociabilité est devenu un outil
historiographique permettant de repérer, à travers l’étude des confréries et des loges
maçonniques, l’intensification des pratiques associatives, préparant l’adhésion populaire à la
révolution de 1848. La sociabilité comme « innovation conceptuelle », pour reprendre les mots
d’Antoine Lilti, s’inscrivait dans le contexte historiographique de l’histoire des mentalités. Les
travaux de Daniel Roche ont résolument inscrit la notion de sociabilité au cœur des études sur
les Lumières, et en font un outil central pour l’histoire sociale de la culture. Depuis plus de 10
ans, les travaux interdisciplinaires du GIS Sociabilités ont confirmé cet « enracinement social
des Lumières » (Roche, 1979) et permis, par des approches comparatiste, transnationale et
globale, d’envisager les sociabilités européennes et coloniales à travers la diffusion de nouvelles
pratiques et de nouveaux discours. Envisager la sociabilité comme moteur de progrès ou comme
innovation sociale invite à interroger la relation de l’individu au groupe, et à mesurer son impact
sur les hiérarchies et distinctions sociales, sur les pratiques et discours politiques, sur les
représentations et les imaginaires.