Colloque organisé par Florence Magnot-Ogilvy (Sorbonne-Nouvelle) et Marion Bally (Sorbonne Université).
Depuis quelques décennies, la vitesse fait l’objet d’un regain d’intérêt de la part des
spécialistes du genre narratif.
Gérard Genette s’est le premier intéressé à la vitesse du récit, qu’il définit comme « le
rapport entre une durée (celle de l’histoire […]) et une longueur : celle du texte, mesurée en
lignes et en pages ». Cette vitesse se situe sur une échelle allant de celle, minimale, de la pause,
à celle, quasiment infinie, de l’ellipse, en passant par la scène et le sommaire. Indirectement, le
volume textuel permet d’approcher une autre vitesse, rigoureusement inconnaissable : celle de
la lecture. À ces deux vitesses, du récit et de la lecture, nous ajoutons celle de l’écriture, pour
tenter d’examiner les interactions entre ces trois dimensions du tempo du texte narratif,
dimensions qui ne sont pas forcément convergentes.
Les renouvellements en matière de narratologie complexifient l’analyse de la vitesse en
invitant à prendre en compte d’autres paramètres, tels que la dynamique de la « mise en
intrigue » et les effets d’accélération liés à la « déclivité », les projections des lecteurs et leur
révision dans des approches inspirées des sciences cognitives, ou encore la segmentation
matérielle du texte par le chapitrage qui induit une certaine « rythmique de la lecture ». En
parallèle, le développement de l’histoire du livre et de la lecture d’une part, des pratiques
d’écriture d’autre part, permet de proposer une approche plus historicisée et liée aux conditions
concrètes de production et de réception des textes narratifs. Tout cela appelle donc une enquête
collective, portant en particulier sur le dix-huitième siècle, souvent perçu comme un moment
de mutation dans ces domaines, et qui offre en outre, en matière de formes romanesques, tout
une palette à explorer.
De la sécheresse du roman régence au style « coulant » des longs romans qui continuent
d’influencer certains romanciers, en passant par la dynamique picaresque, le roman de cette
période offre en effet un riche champ d’exploration de la vitesse et de ses multiples effets
poétiques. En outre, les rythmes de consommation et de fabrication de la fiction s’accélèrent :
on a pu parler, au sujet de la seconde moitié du siècle, d’une véritable « révolution de la
lecture », ou du moins du déploiement d’une lecture « extensive », prédatrice ; la librairie s’industrialise ; dans le cas des romans par parties séparées, la taille des livraisons et la
périodicité se normalise, de sorte que les auteurs peuvent jouer avec les attentes de lecteurs
impatients, au risque que des continuateurs les prennent de vitesse. Il reste à interroger les
répercussions poétiques de ces mutations et à mettre les imaginaires critiques autour de la
célérité du roman du dix-huitième siècle à l’épreuve de corpus moins connus, ou examinés
grâce à de nouveaux outils critiques.
L’analyse de romans d’Ancien Régime a déjà servi à renouveler notre perception des
enjeux de la vitesse, qu’il s’agisse d’examiner le lien entre texte « filé » et lecture rapide ou
entre chapitrage et inscription des rythmes d’écriture8 ; d’étudier la dimension stratégique de la
rapidité dans Manon Lescaut9 ; ou encore de comparer la gestion de la vitesse des Trois
Mousquetaires de Dumas avec celle des Mémoires de d’Artagnan de Courtilz de Sandras10. Il
s’agit de prolonger ces études, en s’intéressant à la vitesse au sens de rapidité, aussi bien du
point de vue de la lecture (vitesse narrative, mais aussi de consommation des textes) que de
l’écriture et de la publication, en tentant d’envisager leurs interactions.