Caractérisée par un véritable dialogisme culturel entre antiquité et modernité, mais aussi entre les différentes cultures vernaculaires qui s’affirment alors en Europe (Godard, 2001), la Renaissance inaugure une vogue européenne pour l’écriture de dialogues qu’illustrent des humanistes aussi divers qu’Érasme, Thomas More, Jean Louis Vivès, João de Barros et Pontus de Tyard. Si les travaux de S. Guellouz, P. Guérin, E. Kushner, S. Pujol et C. Cazanave et, plus récemment, ceux d’E. Buron et C. Lesage rendent compte de l’ampleur européenne d’une pratique du dialogue continue jusqu’au XVIIIe siècle, il s’agit d’une forme si ouverte et si peu contraignante que D. Maingueneau propose d’en faire non pas un genre du discours, mais un hypergenre , invitant à orienter l’analyse vers ce qui le caractérise en premier lieu, à savoir les modalités de l’interlocution et de la figuration de l’altérité. Or, la pauvreté des contraintes formelles du dialogue en fait un support privilégié d’excentricité littéraire. Selon P. Eichel-Lojkine, l’excentricité est une pratique d’écriture caractéristique des humanistes consistant à ne poser une norme que pour mieux s’en distinguer et s’inscrire dans la marge. Comment les dialogues s’inscrivent-ils dans un espace à la fois central et marginal ?
Le dialogue de la première modernité apparaît traversé par une oscillation fondamentale entre idéal et différence (Lecointe, 1993). Idéal, il représente dès le Livre du Courtisan (1528) de Castiglione une sociabilité modèle, à la fois théorisée par les personnages et illustrée par l’imitation dramatique de leur style et de leur caractère. À cette matrice du dialogue idéal répond toutefois une poétique de la différence (Dauvois, 2012) selon laquelle la diversité des personnages ouvre le dialogue à la licence idéologique, à la satire, aux idées dangereuses, en somme à la confrontation d’opinions caractéristique de l’art de conférer cher à Montaigne et, en dernière analyse, du dialogisme bakhtinien. Cette confrontation d’opinions peut tourner au jeu de dupes et au dialogue de sourds, dès lors que les répliques deviennent duplices, menaçant l’impératif de convenance. C’est en ce sens que la notion de decorum, entendue à la fois comme norme poétique et rhétorique d’un discours approprié à son sujet et aux circonstances de son élocution, et comme principe d’accord du style au personnage qui le prononce (decorum personarum), nourrit le dialogue moderne : entre forces centripètes et centrifuges, le dialogue est un lieu d’excentricité en ceci que, d’un même geste, il pose une norme et s’en écarte.
Cette journée d’étude invite les chercheurs expérimentés comme les jeunes chercheurs à questionner le dialogue moderne à partir de cette tension entre orthodoxie et hétérodoxie. Les communications porteront sur un ou plusieurs dialogues de la première modernité et pourront explorer, sans s’y limiter, les axes développés dans le document PDF en pièce jointe.
Modalités de soumission
Les propositions de communication (résumé d’environ 300 mots et notice bio-bibliographique) seront adressées avant le 31 décembre 2026 à Elisabeth Ginot (rf.2senner-vinu@tonig.htebasile) et Samuël Lévesque (rf.2senner-vinu@euqsevel.leumas).
La journée d’étude aura lieu à Rennes le jeudi 13 mai 2027.